Jean-Yves Lenoir. Servir et respecter les auteurs et leurs œuvres

Interview 2017 de

Jean-Yves Lenoir
Ecrivain et comédien
Responsable de la compagnie de théâtre Le Valet de Cœur à Clermont-Ferrand

GD. Jean-Yves. Tu as écrit une quinzaine d’ouvrages. Poésie, pièces de théâtre et romans. Ton œuvre révèle un artiste de la plume et un défenseur de la langue française. Quel a été ton cheminement pour en arriver à cette passion de l’écriture et du français ?

JYL. J’ai l’habitude de dire en souriant que dès mon berceau je tenais un crayon à la main ! Plus sérieusement, je me souviens qu’à l’école primaire, j’éprouvais déjà une réelle passion pour les « rédactions » : j’aimais écrire, à la fois raconter et inventer.
J’ai eu la chance de rencontrer des maîtres que je qualifierai d’exceptionnels : mon instituteur (c’était mon père !), puis des professeurs de français, d’histoire, de latin, de grec, qui me sont chers encore aujourd’hui et que j’aimerais retrouver tant ils m’ont marqué, tant ils ont orienté ma vie.
Je leur dois ce goût des mots, des phrases, de la linguistique. Si je m’appelais Harpagon, ma cassette serait constituée de dictionnaires, de grammaires et de centaines de livres des auteurs qui ont éclairé ma vie.

GD. Jean-Yves. Avec Marie-Françoise Savary, tu diriges depuis maintenant 40 ans la compagnie Le Valet de Cœur à Clermont-Ferrand. Quelle est la pièce qui t’a le plus rapproché de tes racines littéraires ?

JYL. La pièce qui m’a le plus marqué est « L’avare ». Parce que l’auteur est Molière et que je n’ai pas, à ce jour, trouvé une langue de théâtre plus belle et plus diversifiée que la sienne, parce que le personnage que j’ai joué devant des milliers de spectateurs est cet Harpagon que j’estime si proche non pas de l’avare que je serais ( !) mais du père que j’ai été pour mes enfants et que je suis encore.

GD. En tant qu’écrivain tu possèdes une sensibilité particulière vis-à-vis des mots et de celle ou celui qui les a couchés sur papier. Quelle place donnes-tu à l’auteur d’une pièce que vous comptez interpréter ?

JYL. La devise du Valet de Cœur est « Servir et respecter les auteurs et leurs œuvres ». On m’a quelquefois fait remarquer que c’était une devise banale, puisqu’elle est en quelque sorte l’alpha et l’oméga de toute compagnie de théâtre.
Il n’est cependant pas si simple, il est même exigeant de placer l’auteur en tête des priorités d’un spectacle, de respecter son texte, sa pensée, de ne rien omettre, de ne rien adapter et de laisser les idées du metteur en scène dans l’ombre, je veux dire de ne pas les placer devant le texte de l’auteur.
Le théâtre est, en ce sens, l’école de l’humilité. Celle du metteur en scène, celle des comédiens qui deviennent de véritables (et sincères) serviteurs d’un texte et d’un auteur.
Corollairement, ceci prescrit à l’auteur que son texte soit, dans le fond et dans la forme, de grande qualité : avis donc aux auteurs contemporains !

GD. Depuis 30 ans, Le Valet de Cœur est également une école. Combien d’élèves formez-vous chaque année, quel en est le programme, et quel sens donnez-vous à ces formations ?

JYL. Nous formons chaque année de 70 à 100 élèves (selon le nombre d’instructeurs disponibles chaque année). Ses élèves sont des adolescents (de 11 ans et plus) et des adultes répartis en deux niveaux : élèves débutants et semi-débutants, élèves confirmés.
La ligne de conduite de notre enseignement est la suivante : le théâtre (et la lecture à voix haute) sont des arts que l’on pratique comme une passion, et non comme un simple divertissement.
Les cours sont une école de rigueur et de précision où l’on apprend la technique théâtrale avant de passer à l’art de la scène proprement dit. L’élève développe un savoir-faire, qu’il entretient par une pratique régulière. Il se constitue peu à peu une « boîte à outils » concernant :
la voix, le souffle, la gestuelle ;
le développement des réflexes, de la sensibilité, de l’imagination.
L’apprentissage du théâtre est aussi celui d’un savoir-être :
connaissance de soi : harmonie du corps, du cœur et de l’esprit, en particulier humilité, générosité ;
écoute des autres ;
goût du travail : précision et rigueur, répétition, endurance.
Être comédien est un art de se comporter, un art de vivre.
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GD. Comment vois-tu le théâtre amateur aujourd’hui ? La place des jeunes ?

JYL. Je ne me sens pas compétent pour répondre correctement à cette question.
J’affirmerai seulement que pour les jeunes – et de manière générale pour les comédiens – il est illusoire de penser que tout le monde est capable de faire du théâtre et que tout le monde a les mêmes capacités sur scène.
Il est également illusoire et même dangereux de proposer des formations ou des spectacles en « nivelant » par le bas !

GD. Quel est ton dernier ouvrage ?

JYL. Mon dernier ouvrage, intitulé « Pardi ! » paraît en décembre 2017 aux Éditions de la Nouvelle Pléiade. En voici ci-dessous la présentation de la quatrième de couverture !
Pardi !
Ce livre est un recueil de textes en prose et ce sont les couleurs d’automne, les murmures d’hiver qui en tissent les pages. Mais Dieu s’y cache-t-il ?
Parguenne ! Pardine ! Par Dieu !
« Le soleil, qui grince en la saison d’hiver, sculpte dans le riz, dans le talc, des losanges de plomb et de charbon de fusain : vitrail d’église…»
Faut-il parler d’un recueil de poèmes ?
Dès la dédicace qui précède les textes, l’auteur nous avertit : « Ces petits papillons, qu’on appelle éphémères,
Que nous dis-tu, poète ?
Qu’un bénitier de pierre,
Dans le froid, dans la glace, a retenu leurs ailes. »
Ce recueil se feuillette avec précaution, avec douceur, tant il est difficile de ne pas froisser une aile de papillon, de ne pas déchirer une feuille de frêne ou de saule, ni briser un panier d’osier.
Et s’il s’agissait plutôt d’un livre d’écolier logé dans les poches d’un cartable en cuir, en toile ?
« Créateur, dites-moi qu’il y aura là-bas, chez vous, des dictées à l’encre violette ! Oui ! S’il vous plaît ! Vite un cahier de quatre-vingt-seize pages, à grands carreaux, à grande marge. Et une trousse d’écolier.
Je suis prêt. »
Pardi ! Parguenne ! Pardine ! Par Dieu !

 

Propos recueillis par Guy Dieppedalle. Architecte de mots éphémères

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